INTERVENTION – Attentats de Paris – 01/2015

M. DESTEXHE (Belgique) – Les attentats de Paris n’ont pas seulement visé des journalistes et Charlie Hebdo, mais également des juifs en tant que tels. Auparavant, la tuerie de Toulouse avait visé des enfants juifs et celle de Bruxelles, dont la cible était le musée juif, a fait quatre victimes.

Notre collègue McNamara me paraît trop optimiste quand il affirme qu’il n’y a pas de regain de l’antisémitisme en France. Il est en tout cas suffisamment fort en Belgique et en France pour que les juifs eux-mêmes se sentent menacés. En Belgique, on a compté 102 incidents antisémites en 2014, soit une augmentation de 60 %. Laissez-moi vous donner quelques exemples.

Un médecin – je le dis d’autant plus douloureusement que je le suis moi-même – a refusé de soigner une patiente juive de nonante ans parce qu’elle était juive. Le centre Simon-Wiesenthal a d’ailleurs estimé qu’il s’était agi de l’acte antisémite le plus grave de l’année dernière.

Tous les lieux juifs de Bruxelles sont protégés par la police ou par l’armée. Dans certains quartiers, il est impossible de se promener coiffé d’une kippa : vous pouvez prendre le métro en portant une croix ou un voile islamique mais pas une kippa sans vous faire insulter.

Dans les écoles, la situation est particulièrement critique. À l’Athénée Emile-Bockstael, le dernier élève juif a dû quitter l’école sous la pression de ses camarades. Aujourd’hui, dans le réseau officiel de la ville de Bruxelles, capitale de l’Europe avec Strasbourg, il n’y a plus aucun élève juif. Il y a trois écoles juives à Bruxelles dont l’une a dû déménager sous la pression du voisinage. Dans les deux autres, les élèves ont instruction d’enlever leur kippa dès la sortie de l’école et de ne pas se rendre à la station de métro la plus proche, jugée trop dangereuse. Comme dans bien d’autres pays, la Shoah fait partie de l’enseignement en Belgique. Or, dans de nombreuses écoles de Bruxelles, elle n’est plus enseignée à cause de réactions hostiles. Je pourrais multiplier les exemples. Avant-hier, quand nous commémorions la libération du camp d’Auschwitz par les troupes soviétiques, au même moment, à Bruxelles, des pavés de la mémoire – un projet européen – étaient profanés.

Tout cela doit nous faire prendre conscience que l’histoire se répète mais sous de nouvelles formes. Aujourd’hui, la sécurité physique des juifs est menacée dans un grand nombre de pays d’Europe et en particulier, malheureusement, dans le mien, la Belgique. Ne nions pas la réalité d’un nouvel antisémitisme. Nous ne devons pas lutter contre l’antisémitisme qu’avec des mots, mais aussi avec des actes. Sans juifs, le « vivre-ensemble » n’a pas de sens.